Le colloque dÉFI 21 s’est déroulé les 23 et 24 juin dernier dans les locaux de l’OCDE. A cette occasion, Paul Jacquet, président de la CDEFI, s’est adressé aux participants dans un discours d’ouverture que vous trouverez ci-dessous.
Madame la Présidente, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, cher(e)s collègues,
Permettez-moi tout d’abord de vous souhaiter la bienvenue en ce lieu pour la tenue de cette nouvelle édition de notre colloque dEFI 21 des écoles françaises d’Ingénieurs. Quand nous avons créé voilà 6 ans déjà les colloques dEFI 21 au sein de la CDEFI, nous les avions pensé comme un lieu de rencontre entre les écoles d’ingénieurs et l’ensemble de leur partenaires, nationaux et internationaux, publics et privés pour réfléchir ensemble à la place des écoles d’ingénieurs et de leurs diplômés face au défis économiques et sociaux du 21ème siècle.
Ces colloques nous ont permis de nous interroger sur ce que nous sommes aujourd’hui et sur ce que nous voulons être demain. Ils nous ont permis de mieux comprendre l’environnement dans lequel nous évoluons et les enjeux auxquels il nous confronte. Ils nous ont permis d’acquérir la conviction que le rapport de nos établissements d’enseignement supérieur et de recherche à la société doit profondément changer. Et je vous voudrais partager avec vous quelques éléments du constat que nous dressons et qui nous a conduit à adopter notre nouveau plan stratégique en octobre 2009.
Dans cette période de crise à laquelle nous sommes confrontés actuellement, des signaux forts nous sont adressés par la Société. Ces signaux quels sont-ils ? Il s’agit de cette désaffection des jeunes pour les matières scientifiques, de la perception que notre société a de la Recherche mais également du jugement porté sur la capacité de notre enseignement supérieur tout entier à être vecteur d’ascension sociale. La mondialisation – que nous le voulions ou non – nous fixe des impératifs de compétitivité et d’innovation. Et ces trois constats sont autant de handicaps qui nous pénalisent pour atteindre ces objectifs.
Ce constat existe ailleurs dans le monde. Mais il a une portée toute particulière en France et des raisons bien spécifiques d’exister.
Si nous sommes aujourd’hui confrontés à cela, c’est d’abord parce que notre enseignement supérieur et notre recherche a souffert pendant des années d’un manque d’attention. Mais nous ne pouvons nous en tenir là car depuis plusieurs années maintenant, les gouvernements successifs ont consenti en notre direction de un effort important que nous appelions de nos vœux et que nous avons soutenu. Mais toutes ces réformes ainsi engagées si elles ont été guidées par des objectifs de compétitivité et d’attractivité internationale louables souffrent, à mon sens, d’un défaut originel, celui de ne concerner que le monde académique. Nous n’avons pas su – ou peut être pas voulu – penser ces réformes en y associant nos partenaires.
Cette attention toute particulière que nous avons portée à rester entre nous a pourtant de lourdes conséquences. Elle nous a progressivement éloigné des attentes de la société. La question de l’insertion professionnelle et de la place que nous lui accordons est à ce sujet symptomatique. Songez qu’il nous aura fallu attendre 2007 pour que l’insertion professionnelle figure parmi les missions de nos établissements alors-même que le chômage des jeunes est l’une des préoccupations premières des français et ce depuis plus de 20 ans. Or c’est bien dans notre capacité à proposer à un avenir professionnel à nos jeunes que doit aujourd’hui se juger notre réel pouvoir d’ascension sociale. C’est également cette volonté permanente de nous tenir hors du jeu qui a progressivement contribué à la dévalorisation de l’image de la recherche dans la société. La science fait peur parce qu’elle n’a pas su s’expliquer en dehors du cercle restreint des scientifiques. Pourtant, c’est l’une de ses missions premières que d’œuvrer justement à de nouvelles découvertes utiles à l’épanouissement et au bien-être de chacun. La promotion de nos travaux de recherche et leur valorisation dans le secteur économique, ne sont pas du temps perdu.
Les propos que je tiens pourraient laisser croire que je ne reconnais aucune qualité à notre système. Il n’en n’est rien, bien au contraire. Nous avons une communauté scientifique de tout premier plan et reconnue internationalement. Notre école de mathématiques est parmi les toutes meilleures au monde. Idem pour ce qui concerne la physique, la Chimie et bien d’autres domaines encore. Pourtant nous avons laissé se créer un hiatus entre la réalité de ce que nous sommes et la perception que nous en donnons. Entre la qualité de notre recherche et sa valorisation pour concourir à la compétitivité économique de notre pays. Un exemple : En 2005, la France et la Corée du Sud comptaient approximativement le même nombre de publications scientifiques dans le domaine des micro-nano… mais la Corée du Sud affichait aussi 8 fois plus de brevets que nous dans ce domaine ! C’est ce hiatus qui est aujourd’hui notre principal handicap pour être innovant.
Nous avons pensé la réforme de notre enseignement supérieur en vase clos, entre universitaires, autour de notre vieux clivage universités – grandes écoles qui n’a plus beaucoup de sens vue de l’extérieur mais qui est si pratique quand on ne veut pas se poser les vraies questions, la vraie question : celle du rôle que notre enseignement supérieur et notre recherche a à jouer dans le développement économique et social de la France. Nous n’avons probablement pas encore pris la bonne mesure de ce qu’implique l’effort consentie par le pays en notre direction depuis près de 10 ans, avec la mise en place du LMD. Or toutes ces réformes nous interrogent sur les missions-mêmes de nos établissements et les réponses que nous serons en capacité d’apporter à une société plongée dans la mondialisation. J’évoquais précédemment la question de l’insertion professionnelle. Bien que l’on puisse regretter son inscription tardive parmi les missions qui nous incombent, sa seule reconnaissance par la Loi depuis peu est symptomatique du changement de paradigme auquel nous sommes confrontés et dont nous devons être les acteurs. La réforme de notre enseignement supérieur ne peut plus se limiter à un projet universitaire mais doit être un projet de société. Nous devons comprendre que l’ensemble de la mission qui nous est confiée – tant dans sa dimension de recherche que de formation – n’est pas une fin en soi mais l’un des moyens essentiels d’un projet global.
Il ne faut plus rester hors du jeu mais changer de terrain de jeu et assumer pleinement le rôle socio-économique de nos établissements. Ce mouvement sera forcément collectif. Et les universitaires et chercheurs que nous sommes auront à le conduire dans un partenariat toujours plus étroit avec les acteurs publics et privés locaux, nationaux et internationaux. Changer notre terrain de jeu, c’est nous ouvrir à l’extérieur et assumer notre mission de service public en répondant aux besoins de la société. C’est avant tout chercher de la cohérence, faire naitre des complémentarités, profiter des talents de chacun pour les mettre au service de tous. C’est en définitif miser sur la performance de nos projets avant de penser à la visibilité de nos structures.
Peut-être parce que c’est là notre nature intrinsèque mais certainement parce que les enjeux de la mondialisation nous obligent à une certaine lucidité, nous avons toujours défendu à la CDEFI une réforme de l’enseignement supérieur et de la Recherche qui prenne en compte et associe plus largement le pilier économique. Nous sommes convaincus que la compétitivité globale d’un pays, son développement économique et social repose sur cette complémentarité entre le monde académique et le monde économique. Cette complémentarité intervient à plusieurs niveaux.
Sur le plan de la formation tout d’abord. La mission qui est la nôtre en tant qu’établissement d’enseignement supérieur et de Recherche est de préparer au mieux une classe d’âge à la vie professionnelle. Or pendant trop longtemps, nous n’avons pas voulu admettre que la transmission du savoir n’a de sens que si elle s’accompagne d’un savoir-faire qui garantisse aux jeunes que nous formons l’ensemble des compétences utiles à leur réussite professionnelle future. C’est également dans notre capacité à offrir des formations adaptées aux enjeux modernes de l’économie que nous trouverons des solutions contre le chômage.
C’est aussi une complémentarité en matière de recherche qu’il nous faut renforcer. Il faut encourager nos laboratoires de recherche à travailler avec les centres de recherche des grands groupes industriels et à accompagner les PME parce que c’est là que nait l’innovation dont notre économie a aujourd’hui besoin.
Changer de terrain de jeu pour nos établissements c’est ainsi réduire la chaine de transmission entre nous et le reste de la société.
C’est un long cheminement mais pour la première fois nous avons une opportunité à saisir pour définitivement nous fixer ce cap. La mise en place de l’Emprunt national, rebaptisé récemment « Initiative d’avenir » est ce nouveau cadre de réforme qui nous manquait jusqu’alors. L’objectif est clairement affiché : le dynamisme économique de la France. La place importante accordée à l’enseignement supérieur et à la recherche ne laisse souffrir aucun doute sur les missions nouvelles qui sont les nôtres. L’approche en termes de projets préférée à notre habituelle création de structures nouvelles représente également une rupture importante pour encourager de nouveaux partenariats.
En effet, la question qui se pose à nous aujourd’hui n’est finalement pas tant celle de la recomposition de nos établissements dans de grands ensembles universitaires de 100 000 étudiants que la recherche de la cohérence entre acteurs pour répondre au mieux aux enjeux socio-économiques du pays. Or le syndrome de Shanghai est en train de nous enfermer dans une recherche sans fin d’établissements toujours plus grands, convaincus que nous sommes que notre enseignement supérieur n’est ni vu, ni compris de l’extérieur. Nous sommes ainsi devenus le seul pays du monde à chercher à accroitre la taille de nos ensembles universitaires pour les rendre plus attractifs en oubliant de nous poser finalement la seule vraie question : celle de l’utilité. Accroitre notre taille pourquoi pas, mais pour quoi faire ? C’est pour cela que nous saluons, à la CDEFI, cette approche par projets prévue par l’initiative d’avenir.
Nous ne sommes pas hostiles au regroupement. Au contraire, c’est un mouvement régulier parmi la population de nos écoles et que nous encourageons. Mais être visible avant tout, c’est être compréhensible, être lisible car c’est là le gage d’une réactivité accrue indispensable à toute recherche de compétitivité. Nous sommes ainsi convaincu qu’il faut préférer à toute velléité d’établissement unique de site la création de pôles technologiques clairement identifiables et réunissant de façon cohérente tous les acteurs de l’ingénierie d’un même site. Ces regroupements peuvent prendre des formes diverses mais ils doivent tous être mus par une recherche de cohérence accrue dans leur offre de formation et leur capacité de recherche. Parce qu’ils doivent devenir les interlocuteurs naturels des partenaires locaux qui les environnent pour créer un espace d’innovation.
Car le regroupement de l’ingénierie d’un site en un pôle unique ne saurait être une fin en soi. Ils doit au contraire susciter la prise de conscience d’intérêts partagés en matière d’innovation et par là même encourager l’émergence d’alliances locales à géométrie variables et entre partenaires d’horizon diverses autour d’un projet partagé. Il doit encourager la prise de conscience d’un intérêt partagé que seuls peuvent naitre des regroupements utiles parce que les acteurs y vont conscients d’y trouver les forces de leur partenaires utiles à estomper leur faiblesse.
C’est pourquoi les regroupements ne peuvent ni se décréter, ni se limiter à des alliances uniquement entre établissements d’enseignement supérieur. C’est là le principal reproche que nous adressons notamment aux Pôles de Recherche et d’Enseignement Supérieur (PRES). Les regroupements doivent au contraire naitre au plus près des territoires de la rencontre d’acteurs de milieux différents Universités, écoles, organismes de recherche chacun amenant sa spécificité pour enrichir l’ensemble. C’est ce que le rapport Blanc appelait les écosystèmes de la croissance ? C’est ce vers quoi nous devons tendre en acceptant qu’il n’y ait pas un modèle unique en France mais autant de modèles que de bons projets pour innover. Il faut libérer les énergies. Il faut encourager l’engagement local pour la compétitivité globale.
C’est de tout cela dont nous souhaitons débattre durant les deux jours qui viennent à l’occasion de ce colloque. Changer de terrain de jeu c’est avant tout s’ouvrir sur l’extérieur. C’est pourquoi le choix du lieu dans lequel nous vous accueillons n’est pas anodin. Si nous ne devons pas penser l’avenir de nos écoles, de notre enseignement supérieur, entre universitaires uniquement, nous devons également le faire dans un souci permanent de comparaison internationale parce que l’économie est aujourd’hui mondialisée et qu’il faut en être un acteur plutôt que de la subir.
Cette première journée qui s’ouvre est donc placé sous le signe du constat et de l’expression des besoins. Un constat international tout d’abord visant à mieux comprendre comment nos principaux partenaires étrangers abordent également les défis de la mondialisation. Une expression des besoins économiques ensuite autour d’une discussion avec quelques uns des plus grands groupes industriels internationaux. C’est à la lumière de ces éléments que nous aborderons demain la question de ce que nous devons être et des moyens les mieux adaptés pour y parvenir. Je ne doute pas que ce colloque ne déroge pas à sa tradition et que les débats que nous aurons seront une nouvelle fois autant d’éléments utiles à enrichir notre réflexion. C’est pourquoi je voudrais remercier chaleureusement l’ensemble des intervenants qui ont bien voulu répondre favorablement à notre invitation et particulièrement le Président Steger, le Docteur Holbrook et le professeur Glass qui ont bien voulu accepter de passer ces deux jours en notre compagnie.
Vous l’aurez compris, mes cher(e)s collègues, cette sixième édition du colloque dEFI 21 n’a jamais été aussi proche de l’actualité que cette année. Notre souci permanent de faire se rencontrer dans ce cadre nos écoles et leurs partenaires publics et privés n’a jamais eu autant de sens. C’est pourquoi je voudrais vous remercier d’avoir su vous mobiliser malgré les grèves pour être ici aujourd’hui. Je vous souhaite d’agréable travaux.